Toxicomanie : Ce mal qui ronge la jeunesse

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Il n’existe aucun centre de désintoxication dans notre pays

La consommation de stupéfiants prend des proportions inquiétantes surtout dans le milieu des jeunes. Et principalement ceux qui sont en rupture de ban avec leurs parents et ont élu domicile dans les rues. Une tournée dans l’univers de ces marginaux

Samedi 12 octobre. De fines pluies arrosent la capitale, adoucissant la température, après une journée ensoleillée. Dans la nuit, un véhicule aux couleurs du Samu social s’immobilise dans le noir à Bagadadji. Cette ONG lutte contre l’exclusion sociale des enfants et des jeunes dans les rues à Bamako. Ce quartier est fréquenté la nuit par des consommateurs de produits psychotropes à des fins de toxicomanie. Il est environs 21 heures, mais personne à l’horizon. Peut-être à cause de la pluie, ils restent à l’abri, murmure le chef d’équipe de la maraude. « Si on ne trouve personne ici, on va devoir aller sur un autre site », propose-t-il, en parcourant la rue des yeux dans l’espoir de repérer, peut-être, un « égaré ». Le temps de finir la conversation avec ses collègues, une voix surexcitée s’écrie, en bambara. «Samu mogow nana (les gens du Samu sont là)», lance la silhouette visible à peine dans l’obscurité, comme pour inviter ses camarades à sortir du ghetto.
Bien emmitouflé contre la fraîcheur ambiante, le famélique, avançant à pas de charge, se présente devant l’équipe du Samu. Visiblement sous l’effet d’un produit, il titube et arrive à peine à se tenir droit. Il est accro à la colle, un sédatif du genre anesthésique, généralement à base de carbone qui produit un effet une fois inhalé. Parlant tel un perroquet, il crache son ras-le-bol. « Je veux rentrer chez moi, ce soir même. Je vous prie de faire la médiation auprès de ma famille, à cet effet. Je suis lassé de rester exposer aux piqûres de moustiques, sans même avoir de quoi me couvrir. J’aimerais faire l’apprenti chauffeur », se lamente en grelottant celui que nous allons appeler par l’initial F.

5.000 FCFA DANS LA COLLE- Pendant ce temps, de petits groupes de jeunes à l’allure bizarre sortent de l’obscurité et encerclent le véhicule. Certains d’entre eux, familiers avec les agents du Samu, s’adossent au véhicule. Les moustiques se mêlent à la discussion. Les jeunes parlent en se grattant le corps contre les piqûres des moustiques.
La conversation continue avec F. Ce jeune de18 ans est un habitué du site de Bagadadji. Il s’y est réfugie depuis tout petit, non par gaité de cœur. « Mon père est décédé. Mes sœurs nous ont abandonné. Lorsque mon petit frère tombait malade, elles s’en moquaient. Et mon frère chez qui je travaillais ne me donnait que 200 à 400 Fcfa comme ration par jour. J’ai donc décidé de me prendre en charge en allant chercher de l’argent», confie d’un ton pitoyable celui qui veut devenir apprenti chauffeur.
Visiblement, il n’a pas réussi à réaliser son rêve de devenir chauffeur, mais il a eu le temps de connaître un rayon au sujet des stupéfiants. « Je consommais du tramadol. J’ai arrêté depuis quelques jours, à cause de la pauvreté. Si je mendie, les gens me demandent d’aller travailler», lance-t-il, sourire malicieux aux lèvres.
I. K. veut se mêler à la conversation. Il semble avoir envie de se confier aussi. Avec ses gros yeux rouges exorbités, le jeune homme pue la colle. Pourquoi consomme-t-il la colle? « Pour pouvoir affronter les dures épreuves de la vie, être au top de ma forme. Aussi, pour pouvoir commettre des forfaits, car la colle rend insensible à la peur et aux coups », reconnaît-il, l’air innocent. Il ajoute qu’il peut dépenser plus de 5.000 Fcfa dans la colle par jour. Une boîte de colle est vendue entre 150 et 200 Fcfa.

ENFANT AU DOS- Après cet échange, le véhicule du Samu démarre. La pluie redouble d’intensité. Après une quinzaine de minutes de trajet, nous voilà sur un autre site qui abrite aussi des accros aux stupéfiants. « Si la consommation de colle est répandue sur l’autre site, ici, ils s’adonnent à des drogues dures. Ils sont violents. Nous avions cessé d’y intervenir à cause de cela », prévient l’agent social du Samu.
Le véhicule blanc se gare. Filles et garçons sont débout dans la rue devant des magasins cadenassés. Quelques réverbères trouent l’obscurité par endroits. Certains sont tapis dans le noir sous des hangars de fortune. Oumou (nom d’emprunt) s’approche du véhicule, son enfant de six mois au dos. Elle monte dans le véhicule, cherchant à voir le médecin du Samu, parce que très inquiétée par l’état de santé de sa progéniture.

Dans la voiture, le médecin de l’ONG lui conseille : « Quand tu allaites un enfant aux seins, il est recommandé de laisser les stupéfiants. Sinon, il risque d’être contaminé et cela peut avoir des répercussions sur sa croissance ». Oumou répond : « Je suis obligée d’en consommer. J’ai trop de choses dans la tête. Ces produits me soulagent ». La jeune dame de 26 ans fréquente ce site depuis l’âge de 13 ans. Elle dit avoir abandonné le domicile familial car, dit-elle, elle ne se sentait pas à l’aise là-bas. C’est une fois dans la rue qu’elle retrouve la joie de vivre, sourit-elle. Croyant que le véhicule était parti, elle s’est mise à sniffer une bonne dose durant des minutes, avant de rejoindre son copain, son bébé au dos.
Ces exemples prouvent que la consommation de stupéfiants est répandue dans notre capitale. L’on se souvient que, pour y faire face, le maire de la Commune IV a interdit la consommation du narguilé (chicha), du tramadol et produits assimilés frauduleux dans sa circonscription.

Dans une interview qu’il nous avait accordée à l’époque, le président de la Commission sports, arts et culture de la mairie de la Commune IV expliquait que cette décision émanait d’un rapport sur la chicha, remis au maire. Des investigations ont confirmé que la chicha était consommée de façon débridée et inappropriée. En ce sens que certains consommateurs mettent de l’eau avec de l’alcool et le charbon de bois en lieu et place du charbon approprié, ce qui rend la substance plus toxique et dangereuse, a ajouté Oumar Bassy Sanogo.
Un neurologue officiant à l’hôpital Gabriel Touré, ayant requis l’anonymat, dit recevoir des jeunes envoyés par leurs parents pour des troubles du comportement. « La tranche d’âge se situe entre 15 à 25 ans. Ils prennent du tramadol, de la drogue dure, du rivotril, du chanvre indien, des cocktails de prome thazine tramadol », confirme le spécialiste. Pour éviter le pire, il invite les autorités à prendre des mesures coercitives contre la circulation de ces produits et renforcer la législation en la matière. Surtout qu’il n’existe aucun centre de désintoxication dans notre pays.

Aminata Dindi
SISSOKO

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