Cheikh Hamahoullah : Le marabout résistant à la pénétration coloniale

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«ISLAM ET COLONISATION EN AFRIQUE : Cheikh Hamahoullah, homme de foi et résistant» ! C’est le titre d’un excellent livre paru pour la première fois en 1983 sous la belle plume d’Alioune Traoré.

Une œuvre bien documentée qui lève un coin du voile sur la vie et l’œuvre d’un Saint persécuté par l’administration coloniale : Cheick Hamahoullah ou le Chérif de Nioro. C’est un ouvrage qui permet de mieux comprendre la pénétration de l’islam en Afrique subsaharienne, son implantation, les alliances et les rivalités entre les courants voire au sein d’une même confrérie, les relations des leaders religieux avec les administrateurs coloniaux…

Alioune Traoré est un historien mauritanien et haut fonctionnaire à l’Unesco, où il est en charge du prix Houphouët-Boigny. Son ouvrage retrace l’itinéraire d’un homme de conviction qui dirigeait un mouvement islamique, qui ne cachait pas ses tendances et ses aspirations au colonisateur.

Moussa BOLLY

«Un homme qui s’est battu pour la liberté contre un système implacable qui devait forcément le broyer sans réussir toutefois à ternir son exemple et à effacer son souvenir en Afrique occidentale», précise l’auteur Alioune Traoré. Un ouvrage qu’il faut lire pour mieux comprendre la pénétration de l’islam en Afrique au sud du Sahara.

Au XVIe siècle déjà, Tombouctou était devenue un grand foyer de culture islamique. «Tombouctou fut, au XVIe siècle, un grand foyer intellectuel et religieux du Soudan occidental. Elle attira des milliers d’étudiants de tous les coins du Soudan et diffusa la science et la culture islamique parmi les Noirs… Elle est fondamentalement caractérisée par la primauté de l’esprit sur toutes les choses, l’esprit à la recherche de Dieu et de la sagesse humaine», peut-on y lire.

Si le XVIIIe siècle fut le «Siècle des Lumières» en Europe occidentale, il fut en Afrique de l’Ouest celui du renouveau de l’islam. Et ce fut à la suite des révolutions théocratiques peules du 18e siècle que l’Ouest africain fut véritablement islamisé, que la religion du Prophète Muhammad (PSL) commença réellement à pénétrer en profondeur les masses. Et cela, parce que les Peuls commencèrent à l’époque à commenter le Coran dans les langues africaines.

Qâdiriyya et Tijâniyya étaient les principales confréries de l’époque. Dérivées du soufisme, elles s’étaient données comme vocation la formation et l’encadrement des fidèles. «Les Soufis prescrivent à leurs adeptes le renoncement aux choses de ce monde, la continence, l’humilité et le respect scrupuleux des principes fondamentaux de la Sunna et du Saint Coran», rappelle l’auteur, Alioune Traoré.

Les ténors de la Tijâniyya (confrérie fondée par Cheikh Ahmed Tijâni) sont apparus en Afrique noire comme des hommes inspirés choisis de Dieu, des «êtres exceptionnels».

Si El Hadj Omar Tall (1794-1864) et Thierno Bokar Salif Tall de Bandiagara (1875-1940) sont connus et réputés comme «Prophète musulman» (Yves Saint Martin à propos d’El Hadj Omar) ou «homme de Dieu» et un «Saint François d’Assise noir» (Théodore Monod à propos Thierno Bokar Salif), les études font peu cas de Cheikh Hamahoullah devant qui le «Sage de Bandiagara» s’est pourtant prosterné pour demander un chapelet d’élève en guise de reconnaissance du hamallisme.

Hamallisme- Les Hamallistes sont des membres à part entière de la Tijâniyya qui récitent Jawharatu-l-Kamâli ou «perle de perfection» 11 fois au lieu de 12. Ils s’appuient sur l’autorité de Cheikh Hamahoullah et de son maître, Cheikh Lakhdar.

Alioune Traoré, historien mauritanien

Leur enseignement s’appuyait sur la valeur ésotérique du nombre «Onze» dans la Wazifa (fondement de la Tijâniyya)… Cette reconnaissance de «toute la valeur mystique» du nombre onze qui permit à Cheikh Hamahoullah de convaincre des érudits et des hommes de sciences tels que Thierno Bokar Tall (1884-1940) de Bandiagara et Moulaye Idriss de Banamba…

Le ralliement du Sage de Bandiagara (l’un des petits neveux d’El Hadj Omar Tall) fut l’une des dernières victoires du «Sage de Nioro». Il a renforcé beaucoup de hamallistes de Macina dans leur conviction que la voie tijânienne du Chérif de Nioro était orthodoxe.

«Malgré l’opposition de la plupart des membres de sa famille, Thierno avait choisi d’abandonner le tijânisme douze grains, dont il était l’un des moqaddems les plus prestigieux, pour devenir l’élève de Cheikh Hamahoullah. Il était âgé de cinquante-quatre ans.

Depuis le jour de son entrée dans la zâwiya hamalliste de Nioro (1938) jusqu’à sa mort (1940), la plupart de ses proches parents toucouleurs ne lui adressèrent plus la parole», indique un témoignage dans le livre d’Alioune Traoré.

Mais, insiste l’auteur, le marabout de Bandiagara était sûr de sa vérité car il n’avait adhéré à la nouvelle voie qu’après de longues retraites spirituelles d’investigation. Ainsi, la pratique des onze Jawharatu-l-Kamâli (zikr) lui parut «une démarche spirituelle permettant une approche personnelle plus intime et plus sûr de Dieu». Son ralliement au Chérif de Nioro entraîna de nombreux fidèles du Macina dans le camp hamalliste.

C’est aussi à la suite de ce ralliement que certains administrateurs coloniaux avaient commencé à s’interroger avec discernement sur la personnalité et l’enseignement de Cheikh Hamahoullah qu’on leur présentait depuis une trentaine d’années comme «un hérétique» ou «un vulgaire charlatan».

«Thierno Bokar avait atteint sa maturité intellectuelle avant de se placer sous l’obédience du Cheikh. Il n’était pas l’homme des engouements faciles et s’il a donné son adhésion à la doctrine c’est que, apparemment, elle n’était pas vide de tout contenu philosophique ou moral», a témoigné un administrateur français d’origine arménienne dans un ouvrage qu’il fut paraître sous le pseudonyme de Gouilly.

Une analyse pertinente qui n’a pas pourtant changé la position des autorités françaises par rapport au hamallisme auquel elles sont restées hostiles jusqu’à la loi-cadre votée le 23 juin 1956.

Une hostilité qui n’a pas empêché l’expansion de ce courant de la Tijâniyya. Selon les recherches de l’auteur, c’est grâce aux Soninkés et aux Maures, animateurs de Zâwiya par excellence, que la confrérie a connu une expansion rapide en Afrique de l’Ouest. Les premiers (Soninkés) sont par tradition ou par vocation colporteurs ou marchands ; les seconds des nomades… Ils sont tous donc de grands voyageurs.

LE RÉSISTANT

Ainsi, avant le départ du Cheikh pour son 3e internement administratif (1941), le hamallisme s’était solidement implanté dans de nombreuses colonies de l’Ouest africain. Durement touchés par une répression constante et aveugle, les hamallistes travaillaient au renforcement et à l’élargissement de leur confrérie dans la clandestinité.

«C’est la raison pour laquelle, on ne dispose pas de statistiques sûrs quant au nombre de hamallistes. Ceux-ci étaient beaucoup plus nombreux que ne le laissent croire les rapports politiques de l’époque», explique Alioune Traoré dans son œuvrage qui est d’une valeur scientifique, historique et théologique irréprochable.

Ainsi, «Cheik Hamahoullah était devenu le chef spirituel vénéré de centaines de milliers de fidèles disséminés, mais organisés dans au moins sept colonies de l’ex-AOF…».

C’est pourquoi, l’entente entre les hamallistes et le colonialisme paraîssait impossible car tout opposait l’érudit de Nioro aux administrateurs coloniaux.

Cheikh Hamahoullah fut l’un des principaux propagateurs du tijânisme en Afrique occidentale. Il mena un combat inlassable pour la liberté et la dignité des peuples d’Afrique pendant la période coloniale. En s’appuyant sur des documents d’archives, la tradition orale africaine et des manuscrits conservés par les fidèles et les adversaires du Cheikh, Alioune Traoré présente l’itinéraire et de la personnalité de Cheikh Hamahoullah.

En se fondant sur de nombreux documents d’archives, l’auteur éclaire sa pensée religieuse et son combat contre l’oppression coloniale. Il rejette surtout l’image d’un Hamahoullah «agitateur sans culture et sans foi», que répandaient complaisamment les rapports des administrateurs coloniaux.

De descendance chérifienne, Cheikh Ahmédou Hamahoullah descend de Mohammed (PSL) par l’intermédiaire de Hasan Ibn Ali, fils de Fâtima qui est la fille du Prophète de l’islam. Il parlait aux colonisateurs la tête haute, les yeux dans les yeux, avec assurance et sérénité. Même ceux qui ne partageaient pas ses thèses sur la Tijâniyya admiraient le courage d’homme.

Selon des historiens et des traditionnalistes, Cheikh Hamallah était un mystique malien persécuté par les autorités coloniales françaises et finalement déporté en 1942 au camp d’internement d’Evaux-les-Bains (Creuse).

Nationaliste, non violent et résistant au nom de la foi, ce mystique soufi de Nioro du Sahel fut calife de la Tijâniyya à l’âge de 19 ans. Jouissant toujours d’un prestige fondé sur son ascétisme et son mysticisme, il est aujourd’hui encore vénéré comme un saint au sein de la communauté musulmane en Afrique et dans la diaspora.

Moussa BOLLY

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