Delta intérieur du Niger : Les équilibres sociaux à l’épreuve de la crise

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Le lac Débo est riche en ressources halientiques, c’est aussi une voie navigble

Jadis, dans ce vaste espace riche en ressources naturelles, pêcheurs, éleveurs et agriculteurs avaient mis en place des mécanismes de partage des ressources naturelles. Ce qui permettait de réguler le vivre ensemble. Mais les remous consécutifs à la situation conflictuelle actuelle ont mis à mal
les anciennes méthodes de gestion de la cohabitation, exacerbant les frictions entre communautés, plongeant la zone dans une certaine désolation

Le lac Débo ou « Dhébo » pour les riverains, est situé dans le Delta central du Niger, juste après Mopti, à environ 80 km. C’est le plus grand lac de notre pays. Sa superficie dépend étroitement des crues de deux des trois grands fleuves qui arrosent généreusement la contrée (Djoliba et Bani). Qui mieux que l’écrivain et ethnologue Amadou Hampâté Ba pour décrire cette vaste étendue d’eau ? Dans Amkoulel, l’enfant peul, le disciple de Tierno Bocar, écrit : « ce grand lac situé dans le delta de la boucle du Niger un peu avant Niafunké, était réputé non seulement pour ses poissons, mais aussi pour ses innombrables oiseaux de différentes espèces qui, une fois l’an, venaient du monde entier pour s’y réunir et y caqueter à plaisir, en une sorte de grand Unesco volatile… ».
Le philosophe, au sens noble, a écrit vrai. C’est en effet, une zone naturelle de vie et d’abondance. Ce lac est sans doute le plus grand cadeau que Dieu a fait à la Région de Mopti. Il n’y a guère longtemps, les populations vivaient paisiblement de leurs activités d’exploitation des richesses naturelles. L’éleveur peulh y nourrissait ses troupeaux. Le pêcheur vivait des ressources de la pêche.
L’agriculteur sonrhaï exploitait les terres arables et fertiles au bord du cours d’eau. Entre ces groupes humains, une activité commerciale complexe s’est instaurée ; les uns comblant les manques chez les autres. La cohabitation entre les différents groupes n’étaient pas sans frictions. Mais rarement, elles dégénéraient en conflit ouvert. Aujourd’hui, l’insécurité a tout fait basculer dans le Delta central. Les équilibres sociaux sont menacés. Les mécanismes rodés de gestion des conflits sont mis à mal. Depuis 2012, année de forts remous sociaux, les choses ont changé. Les agents de l’administration ont quitté la zone. Des hommes armés, cachés se réclamant de la religion musulmane, y sèment la terreur.
Le contexte d’insécurité a poussé les groupes sociaux à prendre les armes pour se défendre notamment contre les vols de bétail et les exactions des terroristes. Du coup, on ne fait plus recours à la justice administrative et aux mécanismes de gestion de conflit mis en place par les anciens.

PERSONNAGE INFLUENT. « L’essentiel des litiges ici tourne autour du foncier », remarque un ancien magistrat qui confie que la mauvaise distribution de la justice est la cause profonde de la crise sociale actuelle. « Ce n’est pas faux », réagit Abdoulaye Waïgalo, 73 ans, établi à Mopti depuis plus d’un demi-siècle. Abdoulaye vit actuellement des bénéfices de ses investissements dans la terre. Propriétaire d’une bourgoutière et de nombreuses têtes de bétail, il craint le pire si rien n’est fait. Il regrette les temps anciens où les populations vivaient en parfaite symbiose. On rencontrait ici des ressortissants de toutes les contrées du Mali. «Tout était réglé à l’amiable. Il y avait des codes et des repères. Aujourd’hui, nos enfants sont armés. Ils n’ont plus de respect pour les parents», regrette notre interlocuteur. Abdoulaye Waïgalo se souvient avec nostalgie de l’époque où les conflits étaient gérés par des personnages influents dans les communautés. Il s’agit des « Jowro », gestionnaires des ressources naturelles. La fonction est en perte de vitesse aujourd’hui. Ces « Jowro » étaient au centre d’un système unique en son genre pour gérer les ressources naturelles à la satisfaction des éleveurs, agriculteurs et des pêcheurs.
Hamsala Bocoum est sans doute l’un des plus grands connaisseurs du pastoralisme dans le Delta central. Originaire de Dialloubé, localité située à quelques encablures de Mopti, derrière le fleuve, il est lui-même propriétaire de plusieurs centaines de bovins. Cet homme âgé défend l’idée que les crises nées dans le monde pastoral sont à la base des bouleversements sociaux que nous connaissons. « Dans le Delta, trois droits se superposent : celui des pêcheurs, celui des cultivateurs et celui des éleveurs. La coexistence de ces différents éléments a toujours créé de l’insécurité. C’est pourquoi, la fonction du « Jowro » est instituée pour réguler cet ensemble. Il a résisté au temps, preuve de son utilité », analyse le spécialiste qui ajoute que le colonisateur a essayé par tous les moyens d’affaiblir le système des « Jowro » sans succès.

DES RÈGLES ET DES CODES. « Grâce aux ressources naturelles, les communautés peulh se sont sédentarisées. Celles-ci ont, depuis les temps anciens, réglementé l’accès et l’exploitation de ces ressources. Elles ont institutionnalisé des règles coutumières et mis en place des structures en vue d’une gestion durable. Conscientes de leur importance, elles ont usé des règles et des codes coutumiers en vue de la gestion harmonieuse de ces ressources », développe, en grand connaisseur, notre interlocuteur.
La législation moderne introduite vers les années 1930 a eu peu d’incidence sur les habitudes de ces populations qui, à cause de leur analphabétisme, n’ont pas réellement accès au contenu du droit positif. Pour Hamsala Bocoum, le droit coutumier permettait une exploitation alternée de l’espace par les exploitants des trois secteurs économiques (agriculture, élevage, pêche) d’une manière optimale et harmonieuse.
Cet équilibre, remarque-t-il, est actuellement rompu. Les causes sont rappelées par notre magistrat à la retraite qui a fait les plus belles années de sa carrière dans le milieu. Le spécialiste du droit cite comme causes la croissance des populations et du cheptel, la réduction des espaces pastoraux et la perturbation de l’organisation traditionnelle des éleveurs par des facteurs externes (sécheresse, faiblesse des crues, développement des moyens de production, coût de la vie).

Envoyé spécial
Ahmadou CISSé

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