Mag’Culture, Cheick Amadou Tidiane Seck : un monstre sacré de la musique

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Moussa BOLLY

Claviériste, enseignant, chef d’orchestre, arrangeur, auteur-compositeur et interprète, manager, humaniste… Cheick Amadou Tidiane Seck a assez de cordes à son arc pour être l’un des artistes les plus célébrés et les plus sollicités de par le monde. Depuis des décennies, il parcourt la planète en jouant avec les plus grands du jazz comme avec les stars du blues, du hip-hop… Le 21 juin 2019, il a offert aux mélomanes maliens un show époustouflant et inédit au Club Africa Espace de Bamako (Bamako-Coura) à l’occasion de la Fête de la musique. Zoom sur ce monstre sacré de la musique, alias Black Bouddha (en référence à son crâne rasé) dont les disciples sont de plus en plus nombreux à travers le monde.

«Avec son clavier, il fait jaillir le bonheur chez les mélomanes !» Disait de lui le président de la République, Ibrahim Boubacar Kéïta, lors de la cérémonie de décoration des sommités de la musique malienne et de l’artiste sénégalais Baba Maal, le samedi 30 décembre 2017 au Palais de Koulouba. A cette occasion, Cheick Tidiane Seck a été élevé à la dignité d’Officier de l’Ordre national du Mali.
Les privilégiés qui ont pris d’assaut le Club Africa Espace (CAE) de Berthin Coulibaly à Bamako-Coura ne voulaient pas que le spectacle prenne fin, ce 21 juin 2019 à l’occasion de la Fête de la musique. Leur bonheur a atteint l’extase au fur et à mesure que Cheick Amadou Seck égrenait ses chansons à succès, notamment celles de son dernier album «Guerrier».
Une œuvre enregistrée de A à Z par le pianiste malien qu’il a présenté à sa sortie (février 2013) comme un album porte-étendard de ses combats contre la mondialisation à sens unique. «Sur Guerrier, j’ai été mon propre chef d’orchestre. J’avais envie de ça, mon entourage aussi… Ça m’a amusé. Je n’avais jamais osé chanter comme ça avant, sauf pour la direction d’orchestre», a confié à la presse internationale le multi-instrumentiste, disciple de Jimmy Smith, ardent défenseur des mélodies et du groove à cheval entre tradition et modernité.
«J’aime appeler tout le monde guerrier. Et presque tout le monde m’appelle guerrier. C’est donc mon surnom», explique la star au crâne toujours luisant. D’où sans doute son surnom de Black Bouddha. Et d’ajouter, «si j’ai tenu à reprendre cette appellation comme titre de mon nouvel album, c’est au regard de son contenu». Cheick Tidiane Seck est avant tout un guerrier qui tisse les ponts et les passerelles entre les musiques, entre les cultures, entre les peuples.

Ouvert à la collaboration
Stevie Wonder, Hank Jones, Carlos Santana, Jimmy Cliff, Wayne Shorter, Joe Zawinul, Randy Weston, Ornette Coleman, Dee Dee Bridgewater, Jay-Z, Oxmo Puccino, Manu Dibango, Oumou Sangaré, Toumani Diabaté, Amadou et Mariam, Bassékou Kouyaté, feu Kassé Mady Diabaté, Habib Koité, Kanimba Oulé Kouyaté, feus Mangala Camara et Fantani Touré, Djélimady Tounkara, Baba Salah Cissé, Sory Bamba… et récemment Vieux Farka Touré au Club Africa… Cheick Tidiane Seck a accompagné et continue de donner la réplique aux plus grands du Mali, d’Afrique et du monde. Déjà en 1977, celui qui s’est toujours considéré comme un musicien de l’ombre, avait monté un groupe qui avait accompagné Jimmy Cliff au Kibaru.
Des collaborations aisées, grâce à son style qui est un savant mélange de rythmes, de mélodies d’univers différents. «Je suis pour le mélange des genres, les fusions réussies». D’où son aisance à travailler surtout avec les têtes d’affiche du showbiz, les stars du monde.
Mais, ne lui demandez pas surtout quelle est la collaboration la plus marquante parmi toutes ses expériences atypiques. «Tout est marquant dans ce domaine. Ma vie est obnubilée par la musique. Quel que soit l’artiste que j’ai en face de moi, je peux toucher l’essentiel en lui et c’est généralement une réussite, parce que je ne me mets pas dans la position du musicien qui sait tout. Je suis curieux et, en général, je parviens à réussir des fusions moins évidentes au départ», a-t-il répondu à une consœur dont il était l’invité sur le plateau de TV5 en septembre 2018. Toutefois, admet-il sans malice, «être plébiscité par Manu Dibango et Aimé Césaire a été un vrai honneur pour moi».

Talent précoce
Cheick Tidiane Seck est né à Ségou au Mali en 1953 dans une famille de musiciens. Réputée comme l’une des grandes chanteuses de sa
génération, sa mère a donné naissance à l’enfant prodige à presque 50 ans. Avant ses deux ans, il perdit son père. La méga star d’aujourd’hui a grandi entre Sikasso et Bobo-Dioulasso (Burkina Faso).
Dès l’âge de douze ans, Cheick Tidiane composera des morceaux pour sa maman dont la beauté vocale fut longtemps sa muse. «Chaque fois que j’entendais la voix de ma maman, j’avais la chaire de poule.
Mais, elle refusait qu’on l’enregistre. Ainsi, chaque fois quand elle voyait un magnétophone, elle arrêtait de chanter. Elle ne voulait pas que sa voix soit perpétuée, car convaincue que chaque fois qu’on allait jouer la cassette, elle allait se retourner dans sa tombe», confiait-il lors d’un entretien accordé à la presse internationale.
Fasciné par l’orgue de l’Eglise, il demanda aux Sœurs religieuses de lui apprendre à jouer cet instrument méconnu dans son univers culturel et artistique. «J’ai été amoureux des touches noires et blanches de l’harmonium chez les sœurs catholiques. C’est ce qui m’a donné la passion du clavier. Sinon, les premiers instruments que j’ai touchés ont été la guitare, le dum dum ba, la calebasse… comme tous les gamins de ma génération. J’ai été par la suite initié au solfège par une sœur catholique espagnole», raconte le maestro.
Ce n’est donc pas un fait du hasard, si le prodige de la cité des Balanzans est devenu une virtuose du clavier, aussi bien du piano que de toutes les autres formes de synthétiseurs. D’où son autre surnom : «Guerrier des claviers» !
Cheick Tidiane a intégré le «Rail Band» en 1975, à la belle époque d’effervescence musicale dans notre capitale. «J’ai joué samedi et le lundi on m’a engagé», se rappelle-t-il. «Dès 1974, j’allais tout le temps jammer (Jam session ou séance d’improvisation d’un groupe de musiciens de jazz) avec le Rail Band et les Ambassadeurs. A l’époque, j’étais le seul à pouvoir jouer du Jimmy Smith. J’impressionnais pas mal de gens en jouant tout le répertoire de la Motown. Je jouais les claviers, l’orgue, le synthé vintage avec le Super Rail Band», a-t-il confié à Musica Africa (septembre 2015).
Parallèlement, son orchestre «Afroblues band» animait tous les bals de fin d’année avec Alpha Thiam et Moussa Diallo (le fils du regretté Me Demba Moussa Diallo qui vit au Danemark). «Dans ce groupe, on reprenait Joe Cocker, Pink Floyd, Led Zeppelin, DeepPurple avec naturellement Santana et Jimi Hendrix aux premières loges! Et les dimanche soir, je jouais pour les touristes des valses, tango, paso doble et mazurka au plus grand hôtel de l’époque: l’Hôtel de l’Amitié», avait-il poursuivi !
«A la fin de mes études à l’INA (Institut national des arts), j’ai eu un clash avec le régime militaire, parce que j’avais eu une bourse pour aller étudier en Europe et les barons du régime m’en ont privé au profit de l’un de leurs protégés. Nous étions six boursiers à avoir été privés de leurs bourses. En retour, j’ai été muté à Gao pour aller enseigner. Ce que j’ai refusé», se souvient le maestro.
Très engagé politiquement, le jeune professeur et musicien milite à visage découvert contre la junte militaire au pouvoir. Son engagement était tel qu’on ne tarda pas à le surnommer «Che Guevara de Bamako». Ce qui lui valut des arrestations et des séjours en prison pour ses opinions politiques.

Un premier album solo à 50 ans
«A la fin de l’année 1978, ma mère, voyant mes tensions avec le régime, m’a donné sa bénédiction pour aller voir ailleurs. Salif Keïta et l’arrangeur Alassane Soumano m’ont envoyé un télégramme. J’ai demandé une permission au Buffet hôtel de la gare, propriétaire du Super rail band, pour aller voir mon frère au Burkina Faso. Je suis dans cette permission jusqu’à présent! En réalité, j’ai rejoint Kanté Manfila, Salif Keita et le cœur du Rail Band à Abidjan», raconte Cheick Tidiane Seck.
Dès lors, il multiplie les collaborations les plus diverses et se fait une solide place sur la scène abidjanaise puis parisienne des musiques métissées, dont il est aujourd’hui l’un des principaux animateurs. Et cela malgré ses aller-retour permanents au Mali et aux Etats-Unis, où il anime notamment des «Master-classes» à la prestigieuse université de Californie à Los Angeles (UCLA).
Ce n’est qu’à cinquante ans que le Black Bouddha a réalisé son premier album solo sorti en 2003 : Mandingroove ! Un opus qui, selon, les critiques, résume un atypique projet musical mêlant influences africaines et mandingues, particulièrement un groove parfois «sur-vitaminé» comme dans Mogokuma, Woro Cola, ou To Banimato. Mais, aussi des mélodies lancinantes comme dans Watjoro ou une sonorité reggae sur Sanyio. A l’époque, son chemin a également croisé celui des jeunes pousses de la scène hip-hop malienne naissante comme Lassy King Massassy (Lassina Coulibaly qui est aujourd’hui un grand photographe professionnel).
Ce premier opus est suivi de «Sabaly» (2008) et de «Guerrier» (2013). Si sur Sabaly, Cheick multiplie une fois de plus les collaborations avec ses complices, «Guerrier» est particulier à ce titre qu’il met l’artiste en face de lui-même pour la première fois.

Depuis 1985, Cheick Tidiane réside officiellement en France. «C’était très dur au début. J’ai perdu beaucoup de contrats à cause de problèmes d’immigration, car on ne me donnait que des visas précaires. Je ne pouvais pas voyager facilement, notamment pour mes concerts à l’étranger. Au début, je n’avais qu’un récépissé de séjour en tant qu’artiste-visiteur», se souvient-il.
Et cela a duré environ 10 ans. «De 1985 à 1986, je me suis même retrouvé sans-papiers et je voyageais avec les documents de quelqu’un d’autre, un certain Moussa Keita qui me ressemblait. On m’a même adressé deux fois une lettre d’expulsion ! Une fois, j’ai charrié un policier : vous savez, je suis né Français. En 1953, le Mali c’était la France. Je devrais bénéficier du droit du sol», raconte-t-il souvent avec son légendaire et son inimitable sens de l’humour.
Cheick Tidiane Seck garde la tête sur les épaules et les pieds sur la scène malgré une notoriété planétaire. Le succès de sa tardive carrière solo n’étanche pas la soif de musique de ce virtuose du clavier qui continue inlassablement d’enflammer les scènes parisiennes et maliennes tout en multipliant les collaborations tous azimuts.
«J’ai été choriste sur des projets ; guitariste, bassiste sur d’autres de façon intimiste. Mais, j’ai été claviériste sur plein de projets. Ça ne m’est jamais venu à l’idée d’être une icône. Je ne cherche pas à faire le buzz, mais plutôt à créer des mélodies de qualité. Je n’ai sorti mon premier album solo Mandingroove qu’en 2003, après 30 ans de carrière. Je prends le temps qu’il faut pour créer mes chansons. Ma fierté passe par la reconnaissance de la qualité de mes compositions», confiait-il sur le plateau d’une émission culturelle dont il était l’invité.
Actuellement, le «Guerrier» est aussi très actif sur un projet de film pour raconter aux nouvelles générations l’Odyssée d’Aboubakri II (Abubakar II qui a régné de 1310 à 1312) parti à la découverte de l’Amérique à bord d’embarcations de fortune. «Il a découvert l’Amérique un siècle avant Christophe Colombe. Et des écrits et des documents scientifiques le prouvent. Je travaille sur ce projet depuis près de 15 ans. Et nous sommes convaincus qu’avec nos morts, on peut rectifier l’histoire en notre faveur», défend le Black Bouddha.
Après avoir réussi à donner un second souffle au mythique groupe de «Les Ambassadeurs» (avec Salif Kéita, Idrissa Soumaoro, Amadou Bakayoko, Modibo Koné) à partir de 2015, le Black Bouddha projette aussi de faire renaître de ses cendres le légendaire «Rail Band» avec le soutien du virtuose Djélimady Tounkara. Il travaille également sur un album piano solo, un trio et un album afro-pop avec des featurings comme son public l’apprécie si bien.
Et de conclure, «je n’ai pas de style… Rien ne vaut la simplicité. Le jour où je vais tirer ma révérence, on pourra dire que je n’ai pas été célèbre. Mais, nul ne pourra douter que j’ai vécu la vie que je voulais». Personne ! Comme nul ne pourra lui enlever cette «envie de faire vivre et de vivre de la musique» en faisant de chaque opportunité une expérience unique.

Le « Guerrier » pacifiste

Cheick Tidiane Seck a baptisé son dernier opus sur le marché «Guerrier» (sorti en février 2013), parce qu’il est sans doute un «homme orchestre qui ne baisse jamais la garde». Un soldat loin d’être assoiffé de sang, car se nourrissant d’amour, de paix et de justice.
«Quand on parle de guerrier, les gens pensent à la guerre, au sang versé… Mais, je parle de la guerre que chacun d’entre-nous doit se livrer en son fort intérieur pour promouvoir la paix, pour que l’amour prenne toujours le dessus sur la haine, que nos différences soient des ponts et non des murs». A propos de la crise malienne, le Black Bouddha a toujours prôné l’apaisement. «Ne nous trompons pas de guerre, car le Nord de notre pays est toujours sous tutelle (et le centre sombre dans le chaos). C’est là-bas que nous devons livrer la vraie guerre. Pour moi, voir un autre drapeau flotter dans mon pays, c’est encourager toutes les dérives», rappelait-il à la classe politique malienne en septembre 2018, donc en pleine crise postélectorale. 
Et d’ailleurs sur l’album «Guerrier», le titre «Féré Naféré» est un appel à l’unité et à l’union sacrée face à un ennemi commun : l’extrémisme violent ! Alliant engagement et humilité, la méga star est convaincue qu’il faut «l’union sacrée de toutes les communautés du pays derrière les Forces armées maliennes pour assurer l’intégrité du territoire national et sauvegarder notre souveraineté».
«Je vis en France, mais j’aime mon pays où je séjourne très fréquemment», aime-t-il répéter. Et, à propos de cette crise, «The Warrior» répondait en 2013 à une question d’une radio internationale en ces termes : «La France a libéré des villes majeures de mon pays. Mais aujourd’hui, elle a un double discours. C’est indécent. Elle nous sauve de la barbarie, mais veut dans le même temps jouer les arbitres. Elle nous demande de discuter avec des gens qui réclament leur indépendance, alors qu’ils ne représentent pas 10 % de la population. Est-ce que les Maliens demandent à la France de discuter avec les indépendantistes corses, guadeloupéens ou martiniquais» ? Et de répondre, «si ça ne marche pas pour la Corse, ça ne marche pas pour nous non plus».
A l’écoute des 13 titres de «Guerrier», on découvre aussi les engagements de la star et sa farouche dénonciation des injustices induites par la mondialisation de l’économie. «Ça commence avec l’exploitation à vil coût des ressources des pays du tiers monde. Sur quels critères se base-t-on pour définir le prix du cacao africain, par exemple ?
Qui décide et au profit de qui ?», s’est-il souvent interrogé… «Alors, oui, je suis un guerrier car je combats tout cela. Mais, je suis un guerrier au service de la paix et de l’amour, un guerrier pacifiste». Un guerrier aussi soucieux de démontrer au monde entier que le Mali est un pays de cultures qui a aussi une histoire de paix.
M.B

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