Pénétration coloniale : Voyage historique du fils de Samory en France

0
142

Le fils de Samory assis au centre lors de son séjour à Paris

Du 9 août au 5 septembre 1886, le troisième fils de l’Almamy Samory Touré se rendit en France. Ce voyage insolite intervint dans un contexte où le choc des ambitions entre la France et Samory étaient inévitable, malgré la diplomatie. Samory était à la phase de construction d’un Etat pour gérer son territoire. Les Français, en véritables agresseurs, voulaient s’emparer de ce même territoire et de ses richesses.

Samory était chez lui en homme libre. Les envahisseurs voulaient le mettre sous leur protection ! Le voyage de Diaoulé Karamoko a laissé des traces en France, autant dans sa préparation que dans son déroulement. Après Yves Person, de nouveaux et jeunes chercheurs ont fouillé les archives, dans une démarche historique, qui donne la perception des Français sur sa personnalité, outre le récit du voyage.

Lemaire et Frédéric ont travaillé dans cette optique dans le cadre de leur mémoire intitulé « Un Africain à Paris : le voyage du prince Diaoulé Karamoko en France (août-septembre 1886) ».

 

     Dr Ibrahim MAÏGA

Dans sa résistance farouche contre l’agression française, Samory Touré a aussi fait preuve d’une grande diplomatie en ouvrant des négociations sanctionnées par des « traités », de véritables actes juridiques à caractère international entre des Etats souverains : Kéniéba Koura en 1886, Bissandougou en 1887, Niako en 1889. Le traité de Kéniéba Koura fait du fleuve Niger la frontière entre les « possessions françaises » et le territoire de Samory. Les Français qui voulaient s’assurer de la bonne foi de Samory ont sollicité et obtenu de lui qu’il accepte que son fils Diaoulé Karamoko puisse se rendre en visite au Sénégal et en France.

Le dramaturge malien Massa Makan Diabaté a mis en scène cette fresque de notre histoire commune avec la France dans une pièce de théâtre intitulée : « une hyène à jeun », en 1988. Massa Makan n’a traité que du  conflit qui a fini par opposer Diaoulé Karamoko à son père ; conflit qui va se solder par la mise à mort par inanition du fils.

Au-delà, pas grand-chose sur Diaoulé Karamoko qui a quasiment disparu de la mémoire collective : les griots et les chercheurs locaux ne l’ont pas pris en grande considération. Yves Person, dans sa thèse sur Samory, a parlé de façon structurée du prince et de son voyage, à travers la documentation essentiellement issue des archives coloniales et de la tradition orale.

AFFRONTEMENT INÉVITABLE- Diaoulé Karamoko ou Diaoulé Morifié serait le troisième fils de Samory. Certaines versions soutiennent qu’il est jumeau. Conformément à une tradition partagée dans la zone, il porte le prénom de sa mère Diaoulé Sidibé. Il devait avoir entre 17 et 20 ans quand il fera parler de lui, comme acteur diplomatique dans la relation qui lia Samory aux Français, à une époque où le premier était à la phase de construction d’un État et les seconds à la recherche de débouchés économiques.

Samory était chez lui, en homme libre, et les envahisseurs voulaient lui imposer un protectorat, au nom d’une civilisation qui n’a été que ruine et désolation pour l’Afrique. Les intérêts sont inconciliables et l’affrontement inévitable.

Le premier contact eut lieu à Samaya, le 26 février 1882. Si Samory a perdu des hommes, il n’a pas perdu la bataille, loin s’en faut. Les agresseurs sont même surpris par la qualité de l’organisation militaire de leur adversaire. Le lieutenant-colonel Gustave Borgny-Desbordes effectue un repli tactique et s’installe à Bamako en 1883, répit de courte durée parce que le général Kémé Birama à la tête d’une vaillante armée le provoque et le vainc proprement sur les versants escarpés de Woyo Woyanko, le 2 avril 1883.

Les Français, dans l’état des lieux, ne se sont pas mépris. Voici le tableau que dresse E. Rouard de Gard, Professeur de droit civil à l’Université de Toulouse, dans son livre « Traités de protectorat conclus par la France en Afrique (1870-1895) » : « Samory, fils de Lakhanfia-Touré a été le plus redoutable adversaire des Français dans le Soudan.

Intelligent, énergique et audacieux, doué d’un certain esprit d’organisation et jouissant d’un grand renom de sainteté, il sut prendre un réel ascendant sur les populations du Ouassoulou. Au moment où commença notre mouvement d’expansion à l’est du Sénégal, il possédait sur les deux rives du Niger un très vaste empire entouré par les Etats de Tiéba, le pays de Kong, la République de Libéria et le Fouta-Djallon, avec Bissandougou pour capitale ».

Cette organisation de Samory faisait de lui un interlocuteur avec lequel les Français décidèrent de rentrer en négociation. Ils n’avaient pas une grande marge parce que, au même moment, ils devaient faire face à Al Haj Oumar Tall, Lat Dior et à Mamadou Lamine Dramé.

MALENTENDUS- Samory ne parle pas français ; pas plus que les Français ne parlent le malinké. Ils vont pourtant entrer en communication, à partir de l’arabe et la médiation des interprètes issus de l’école ouverte par Faidherbe, à Saint Louis.

On comprend donc qu’il y a eu plusieurs malentendus dans la rédaction et l’interprétation des accords. Tel est le cadre global dans lequel se déroule le « dialogue » par personnes interposées. Pour ce qui est du fond du traité de Kéniéba Koura, il est suffisamment indicatif de la place de Samory dans l’esprit de ses adversaires.

Diaoulé Karamoko

L’initiative fut prise par le commandant supérieur du Haut-Fleuve qui dépêcha en direction de Samory une mission dirigée par le capitaine Touraine, accompagné du lieutenant Péroz, du capitaine Mamadou Racine Sy du corps des Tirailleurs, et d’Alassane Dia, l’interprète. L’équipe se mit en marche le 10 mars 1886 avec pour ordre de soumettre à Samory un projet de traité dont la substance avait déjà été débattue à Niagassola. Oumar Diali que Samory avait dépêché s’était fort bien acquitté de son devoir et Samory en retour avait exigé la venue à Kéniéba Koura d’une mission de haut niveau.

Le 25 mars, la mission atteignit Kéniéba Koura. Trois jours après, soit le 28, Samory accepta de signer le document. Le lendemain 29, le capitaine Mamadou Racine Sy retourna avec le texte pour Kayes où résidait le Haut commandant. Le document prit le nom de « Traité du 5 février-28 mars 1886 ». Les clauses exécutoires de ce traité ont été, par la suite négociées et signées le 16 février 1886. Ces clauses reconnaissaient que l’autorité des Français s’exerçait sur la rive gauche du Niger, à l’exception de Kangaba et du Bouré ; la rive droite, elle, revenait à Samory.

C’est au cours de cette étape que les Français ont pu convaincre Samory de ce que son fils Diaoulé Karamoko puisse se rendre en visite, à Kayes, à Saint-Louis et en France, comme marque de sa bonne foi.

L’article 4 des clauses exécutoires traite spécifiquement de ce cas en ces termes : « En preuve de l’amitié qui le lie aux Français, l’Almamy confie aux membres de la mission signataires de cette annexe son fils Diaoulé Karamoko pour qu’ils le présentent au gouverneur à qui il est chargé de confirmer ses engagements à la condition toutefois que sous aucun prétexte, il ne pourra être retenu à Saint-Louis contre son gré ou même en France ou en un autre lieu et que, même en cas de guerre, il sera conduit avec tous les égards dus jusqu’aux avant-postes ennemis ».

On voit bien les conditions et les précautions que prend Samory. A cette clause, il prit soin d’adjoindre une lettre adressée au gouverneur en arabe, pour bien se faire comprendre.

LES CONDITIONS DU VOYAGE- Le principe du départ de Diaoulé Karamoko étant convenu, reste à organiser le voyage. Lemaire et Frédéric ont exploité plusieurs sources pour documenter ce voyage : des sources militaires, des journaux, des illustrations, des factures engagées pour la mission, des réquisitions de transport et des listes de cadeaux….

Karamoko arrive à Bordeaux par le paquebot « Équateur » avant de se rendre, en train à Paris. Eugène Béchet, un agent de l’administration coloniale, a documenté le sujet. Karamoko quitta Kéniéba Koura le 17 avril 1886. Une cinquantaine de jeunes cavaliers l’escortèrent à cheval.

Le prince était précédé par des griots. Sa sécurité était assurée par des fantassins. Une vingtaine de femmes étaient du voyage pour assurer la restauration et les petits soins du prince… Béchet ajoute que Samory lui-même était du voyage. Il accompagna son fils jusqu’à Tinkisso, où il dut prendre le bac.

La troupe arriva à Kayes, le 22 mai. Trente personnes embarquèrent avec le prince à bord du « Richard Toll » en direction de Saint-Louis. Ils y arrivèrent le 14 juillet, après une semaine de navigation. Le Gouverneur Genouille était à l’accueil.

Le 31 juillet 1886, Karamoko quitta Dakar, à bord du paquebot « Equateur » pour la France. Il mit pied à terre à Bordeaux, après une dizaine de jours sur mer, exactement le 9 août 1886.

Pour ce voyage en France, Karamoko était accompagné par des hommes de confiance de son père : Oumar Diali qui faisait partie du Conseil de Samory, Tassilimanka qui avait été au contact des Anglais et qui parlaient l’anglais ; Lamini Kaba et Famodou, deux amis d’enfance du prince ; Lassiné Kéra, le marabout, Koumina, le domestique et Nassika Mamadi, un négociant qui a facilité les contacts entre Samory et les Français à Niagassola.

La France avait désigné trois hommes : l’interprète Alassane Dia, le capitaine Mamadou Racine Sy et le capitaine Tournier. Au cours du voyage, Diaoulé Karamoko fut victime d’un vol sur le paquebot. Il perdit la forte somme de 4260 francs ; somme qui lui sera restituée en France.

Arrivé à Bordeaux, le groupe prit ses quartiers à l’hôtel de Bayonne. Le maire étant absent, M. Plumeau, le premier adjoint était à l’accueil. L’après-midi, le prince reçut la visite de courtoisie du préfet de la Gironde M. Justin de Selves.

Le 11 août, le groupe quitta la gare de Bordeaux-Bastide pour Paris dans «le wagon-salon n° 9». Arrivé à Paris à 4h58 précises, il fut logé au Grand Hôtel, un lieu exceptionnel où la République installait ses hôtes de marque. A Paris, c’est M. Dubard, le chef du secrétariat de l’administration et M. Reveil, le chef du cabinet qui ont la délicate mission de montrer la capitale aux visiteurs.

Le séjour parisien dura du 11 août au 3 septembre 1886. Dans son hôtel, Diaoulé Karamoko retint l’attention des illustrateurs des journaux qui le présentèrent en habits traditionnels. Aux termes du séjour, le Grand Hôtel émit une facture de quatorze mille trois cent quatre-vingt onze francs que le ministère de la Marine et des Colonies va honorer. Karamoko et sa suite assistèrent au spectacle de danse Brahma à l’Eden Théâtre, le plus grand théâtre de la capitale.

Le programme de son séjour a comporté des étapes scientifiques, comme le passage à la manufacture de tapis des Gobelins, le 19 août, dans le XIIIè Arrondissement ; le 22 août, il était dans le « Palais de l’Industrie ; le 23, au Cirque d’Eté ; le 25, au bois de Boulogne et au Louvre.

Karamoko a rencontré le ministre de la Marine et des Colonies, le vice-amiral Aube. La visite fut fortement médiatisée par l’ensemble des quotidiens des 15, 16 et 17 août. Le Général Boulanger, le ministre de la Guerre, s’est entretenu avec Karamoko le 17 août.

La visite à l’Elysée a eu lieu le 28 août. Cette visite est lisible dans le « Journal des débats politiques et littéraires » du 29 août en ces termes : « Le prince Karamoko et sa suite ont été reçus hier, à cinq heures, par le Président de la république.

Ils étaient accompagnés de M. de La Porte, sous-secrétaire d’Etat aux colonies ; de M. Genouille, gouverneur du Sénégal, et des officiers de la mission.

Le prince Karamoko qui avait désiré vivement être présenté au président de la République avant de quitter la France, a assuré qu’il pourrait donner un gage de la sincérité des engagements pris par son père. M. Grévy a répondu qu’il était heureux de recevoir le fils de l’Almamy Samory, devenu l’allié de la France. Il a exprimé l’espoir que le prince emporterait un bon souvenir, de son voyage dans notre pays. Ces paroles ont produit une excellente impression sur l’esprit du prince Karamoko et de ses ministres ».

RUPTURE TOTALE- C’est le président Jules Grévy qui a reçu le fils de Samory qui poursuivit ses contacts et assista à une grande manœuvre de cavalerie à Châlons-sur-Marne. La puissance militaire française l’impressionna. La presse a couvert cette visite.

Le Petit Journal précise que lors du passage à la Caserne des Célestins, le prince a eu droit aux honneurs avec deux escadrons en arme et la musique de la garde. Le journal «  Le Gaulois » informe que le prince a visité les casernements du 7è cuirassier et l’École supérieure de guerre.

Son séjour tirant vers sa fin, le 2 septembre, Karamoko fit ses adieux dans le salon du ministère de la Marine. Il remercia la France. Le 4 septembre, Karamoko et sa suite prirent le train pour Bordeaux. De là, il reprit le paquebot « Equateur » pour l’Afrique.

Les auteurs estiment entre 50 000 et 60 000 les frais engendrés par cette visite de Karamoko en France. Karamoko retourna avec plein de cadeaux : des gilets de flanelle, des paires de bottes, des tabatières, des selles de luxe, des pistolets et des carabines, des casques de cavalerie, des sabres…

Diaoulé Karamoko retrouva son père. Il fut d’une grande prolixité sur ce qu’il a vu en France, notamment la puissance de l’armée française. Le climat entre le père et le fils va se détériorer progressivement jusqu’à la rupture totale. En 1894, Karamoko fut mis à la diète et mourut de faim.

Les techniques de gouvernance de Samory ont été discutées. Il était un chef de guerre qui n’avait jamais réussi à se stabiliser. Ce qui peut expliquer beaucoup d’excès. Il n’a pas fait de cadeaux aux populations qui n’ont pas directement collaboré à son entreprise. Il a contribué à l’expansion de l’esclavage ; mais il a défendu la liberté. Les envahisseurs lui ont reconnu ce mérite.

Dr Ibrahim MAÏGA

Laisser une réponse

P