Pierre Buyoya, Haut représentant de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel : « Il faut plutôt étudier les stratégies pour renforcer l’armée malienne »

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Un des partenaires de notre pays dans sa longue quête de stabilité est la Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (Misahel). Pierre Buyoya, qui en est le patron, revient dans cette interview exclusive sur les efforts de l’organisation. Il souligne les avancées enregistrées dans la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation, sans passer sous silence la « situation anormale de Kidal » et les limites du mandat de la Minusma

L’Essor : La Misahel œuvre à la stabilisation du Mali et plus globalement du Sahel. Concrètement, en quoi consiste votre action et quelle appréciation faites-vous de son impact au Mali ?
Pierre Buyoya : La Misahel, présente au Mali depuis un certain temps, a commencé sous forme de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma). Celle-ci était une mission globale avec trois dimensions : maintien de la paix, politique et stabilisation. Depuis août 2013, la Misahel est une mission essentiellement politique. Et au Mali, la priorité est d’accompagner dans la sortie de crise. C’est ainsi que nous avons été de tous les combats, à commencer par la libération des régions Nord du Mali. Après, nous étions parmi les principaux médiateurs à Ouagadougou où un accord a été trouvé et qui a permis les élections de 2013. Idem pour le Processus d’Alger qui a abouti à l’Accord pour la paix et la réconciliation. Et aujourd’hui, nous sommes acteurs dans le comité de suivi de cet Accord, dont nous soutenons la mise en œuvre. Nous accompagnons particulièrement les reformes en matière de décentralisation, de défense et de sécurité et le processus DDR. Aussi, nous avons accompagné le Mali dans tous les programmes politiques importants : les élections de 2013, celles de 2018 et le Dialogue national inclusif en cours.
Au niveau de la région du Sahel, nous faisons essentiellement trois choses. Premièrement, nous contribuons à la promotion de la coopération en matière de sécurité, en particulier à travers le processus de Nouakchott. Deuxièmement, l’Union africaine soutient activement les mécanismes régionaux mis en place pour faire face au terrorisme, notamment la Force conjointe du G5 Sahel et la Force multinationale mixte. Et troisièmement, nous travaillons dans le cadre du mécanisme de coordination des stratégies du Sahel. Donc, nous avons un programme riche et varié dont le mandat principal est de soutenir le Mali dans ses efforts de sortie de crise.

L’Essor : De plus en plus, des voix s’élèvent pour réclamer un mandat plus robuste pour la Minusma. Estimez-vous que la Résolution 2480 des Nations unies permet de faire face aux défis sécuritaires actuels ?
Pierre Buyoya : D’abord, il faut dire que dans ce travail d’assister le Mali, l’Union africaine n’est pas seule. Nous travaillons avec beaucoup d’acteurs de la communauté internationale et de la région, chacun, bien sûr, dans le domaine qui est le sien. La Résolution 2480 est une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui, ici, ont la gestion de la question du maintien de la paix. Cette tâche, dans le contexte malien, est quelque chose de particulier. Un contexte où le problème de sécurité posé est le terrorisme, c’est quelque chose d’inédit. Il faut garder cela à l’esprit pour apprécier les effets de cette Résolution. Alors, la grande question est de savoir est-ce que le maintien de la paix, tel qu’il est décrit par les Nations unies, est la formule la mieux appropriée. Nous constatons que toutes les résolutions qui sont venues pour accompagner l’action de la Minusma, n’ont pas satisfait entièrement les bénéficiaires. Et pour cause, vous avez une force de maintien de la paix qui agit sur un terrain compliqué, auquel les troupes et leur philosophie ne sont pas adaptées. C’est pour cela que vous entendez, dans tous les foras, des gens qui revendiquent un mandat robuste pour la Minusma. Cette revendication n’est pas du tout nouvelle. Les Nations unies ont essayé de renforcer la posture de cette Mission, mais il semble que cela n’a pas suffi. Donc, je me demande s’il ne faut pas plutôt penser à d’autres formules. Est-ce qu’il ne faut pas plutôt étudier les stratégies de renforcer l’armée malienne ? Probablement que cela aurait plus d’efficacité que de mettre encore plus d’argent et plus de moyens dans la Minusma.

L’Essor : Plusieurs observateurs estiment que l’application de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali accuse un grand retard. à quoi imputez-vous ce retard et que faire pour accélérer sa mise en œuvre ?
Pierre Buyoya : Le constat est réel. Mais il ne faut pas partir de ce constat pour dire que cet Accord n’a servi à rien ou ne servira à rien. Il a été extrêmement utile, parce qu’il a mis fin à la guerre entre les belligérants (le gouvernement et les mouvements du Nord). Et c’est ainsi que le Mali a pu avoir une vie politique plus ou moins normale. Cela est un acquis important qu’on a parfois tendance à oublier. Deuxièmement, il faut garder à l’esprit le contexte dans lequel s’exécute cet accord. Il n’a pas pu mettre fin complètement à la guerre, parce que les terroristes ont continué à attaquer. Du coup, il est difficile de mener un certain nombre de réformes comme celle du secteur de sécurité. On peut difficilement reformer les services de sécurité et, en même temps, faire la guerre. Donc, il y a des raisons objectives qui font qu’on a tardé à avancer. L’autre avantage de l’Accord, c’est qu’il a pu maintenir le dialogue entre ses signataires qui continuent à se parler. à partir de ces acquis et tenant compte de ces contraintes, il faut maintenant avancer en mettant la main sur des questions importantes qui n’ont pas été résolues.
J’espère que le Dialogue national inclusif permettra à ce qu’il y ait un consensus national pour avancer, notamment sur la question de la révision de la Constitution. Pour le reste, je crois qu’il y a une vision plus ou moins claire sur les questions de paix et de sécurité. Il y a un plan en vue qu’il faut mettre en place, résolument et sans se précipiter, pour arriver au bout.

L’Essor : Toujours par rapport à l’Accord, nous constatons que les femmes sont moins représentées dans ses mécanismes de mise en œuvre. N’est-ce pas une discrimination?
Pierre Buyoya : Cette situation est liée à une réalité malienne locale qui a fait que, dès le départ, au moment des négociations, la participation des femmes était faible. Les parties maliennes, elles-mêmes, n’ont pas pu inclure les femmes dans des proportions satisfaisantes. C’est une réalité due à beaucoup de choses et il ne m’appartient pas d’en discuter ici. Mais, c’est une question que nous discutons régulièrement au Comité de suivi de l’Accord (CSA). Nous avons même envisagé plusieurs façons de résoudre ce problème, mais on n’y est pas arrivé. Malheureusement ! Je pense qu’il y a des possibilités aujourd’hui encore d’arriver à l’inclusion des femmes dans la mise en application de l’Accord. On y arrivera, en créant par exemple des groupes consultatifs qui, régulièrement, discutent avec le CSA et tous les cadres mis en place par l’Accord pour voir comment avancer. Et moi, mon vœu est qu’on puisse réussir ce pari. Il faut trouver des mécanismes pour redresser ce déséquilibre.

L’Essor : La situation de Kidal demeure une préoccupation, voire une menace contre la sécurité dans la région du Sahel. Qu’en pensez-vous ?
Pierre Buyoya : La situation de Kidal, tout le monde en convient, est anormale. C’est une situation qui constitue effectivement une menace pour la sécurité et du Mali et de la région. C’est un constat et je suis entièrement d’accord avec ceux qui disent cela. Maintenant, il faut aller au-delà du constat. La situation étant celle-là, qu’est-ce qu’on fait pour changer les choses? C’est là que les parties maliennes et leurs partenaires de la communauté internationale doivent engager la discussion. Je crois que l’Accord pour la paix donne des ouvertures qu’on peut exploiter pour changer cette situation anormale. C’est cet exercice qui m’intéresse. Il ne faudrait pas que d’ici six mois, voire une année qu’on fasse les mêmes constats et qu’on se rende compte que rien n’a changé. Il faut aller chercher, par exemple, ce qu’il faudrait accélérer dans la mise en application de l’Accord pour aller de l’avant.

L’Essor : Votre organisation a pris part à l’atelier de validation des TDR du Dialogue national inclusif. Que retenez-vous de cette initiative?
Pierre Buyoya : D’abord, c’est une initiative du président de la République du Mali. C’est une initiative politique majeure, je dirais même salutaire, si on voit la situation du pays. En tant que Union africaine, nous encourageons toutes les forces vives maliennes à participer à cet exercice. Je sais qu’il y en a qui hésitent pour telle ou telle raison. Mais, compte tenu de la situation générale du pays, l’heure n’est plus aux hésitations. Il en va de l’avenir de la nation malienne. Et personne ne peut prétendre gagner quoi que ce soit si la situation continue à se détériorer. Donc, il faudrait que les gens participent. Si j’ai bien compris, c’est un forum où les Maliens devraient analyser la situation et convenir de comment faire face ensemble aux défis multiples qui assaillent le pays. Personne ne peut faire ce débat à leur place, personne ne peut leur indiquer qu’est-ce qu’il faut discuter. Ce sera le lieu de discuter en toute liberté et en toute franchise de toutes les questions pour arriver à des résolutions fortes. Le pays en a besoin.

L’Essor : Un message à l’endroit des Maliens
Pierre Buyoya : En tant qu’observateur attentif de ce qui se passe, je crois que le Mali est dans une guerre vicieuse imposée par les terroristes. Il faut un sursaut national pour faire face à cette guerre. Et les leçons que nous retenons de l’histoire ailleurs dans le monde, c’est que pour gérer une situation aussi difficile, il faut un sursaut d’unité. Il faut que les Maliens trouvent des formules pour faire face, ensemble, à ce fléau du terrorisme. La seule façon de résister d’une manière forte, c’est d’être ensemble.

Propos recueillis par
Issa DEMBÉLÉ

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