Supplément culture, Archives filmées du Mali: Le geste de Souheil qui sauve

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Le réalisateur Souheil Ben Barka

Aux premières lueurs de l’indépendance du Mali, le 22 septembre 1960, le Président Modibo Kéita a trouvé une oreille attentive auprès de la Yougoslavie pour son appui dans le domaine cinématographique.
En application de l’accord qui en est résulté, le pays du Maréchal Tito, une des têtes de proue du non-alignement à l’heure de la guerre froide, a mis gracieusement à la disposition du Mali des techniciens yougoslaves pour la formation de cinéastes maliens, dans les domaines de la réalisation de films d’actualité et documentaires. Il a aussi assuré la finition dans les laboratoires de Belgrade des œuvres réalisées ainsi que la conservation des archives filmées. Cet appui a fait du Mali une des toutes premières places fortes du cinéma africain. Les salles de cinéma, en grand nombre à l’époque, étaient régulièrement fournies en actualités filmées et documentaires sur la vie de la nation et projetées avant l’entame des films de fiction.
Cette coopération a persisté malgré les aléas de l’histoire marqués par la mort, en 1980, du Président Tito , cet illustre leader qui canalisait les tensions et le nationalisme dans les différentes républiques fédérées de la Yougoslavie. L’inévitable survint le 15 janvier 1992, lorsque quatre de ses républiques fédérées : la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine, firent sécession. Le 4 février 2003, le nom « Yougoslavie » est abandonné.

Cependant, les archives filmées maliennes continuaient à être stockées à Belgrade, capitale de la Serbie, sans que les autorités serbes ne manifestent aucune volonté de s’en défaire. Mais, en raison de leurs multiples préoccupations, la menace sur leur bonne conservation était réelle.
C’est alors qu’intervient Souheil Ben Barka. Ce cinéaste, qui assume sa double nationalité malienne et marocaine, s’est montré soucieux du sort de ces archives, estimées à 1000 heures de projection. Nommé Directeur général du Centre cinématographique marocain, qu’il a dirigé de 1986 à 2003, il a entrepris de leur réserver un meilleur avenir. À cet effet, il a effectué des démarches auprès des autorités serbes qui ne voyaient pas d’inconvénient à leur transfert au Maroc.
Toutefois, ils ont demandé comme frais de récupération 80 000 dollars. Estimant les besoins de trésorerie que pouvait engendrer une telle prise en charge par le Mali, Souheil a pris l’initiative d’intercéder auprès du Roi du Maroc qui a accepté le payement de la moitié des frais, mais aussi de l’Unesco qui a pris en charge l’autre moitié. Les frais de transport se sont élevés à 4 000 dollars. Il les a fait prendre en charge par le Centre cinématographique marocain.

Présentement, ces archives du cinéma malien se trouvent au Maroc. Il a promis de les digitaliser dans les prochaines années, avant d’en faire la remise officielle au Mali. Une solution opportune qui préserve un pan essentiel de l’histoire des premières décennies du Mali.
Né à Tombouctou en 1942. Souheil passe son baccalauréat au lycée Terasson de Fougères (actuel lycée Askia Mohamed de Bamako). Il bénéficie, en 1966, d’une bourse pour le «Centro Sperimentale di Cinematografia» de Rome, dans la section mise en scène.
Après ses études, il s’installe au Maroc en 1970 et, à partir de 1972, produit et réalise 8 longs métrages, une dizaine de documentaires, plus de 200 films publicitaires. Son premier long-métrage, « Les Mille et Une mains » est réalisé en 1972, puis ce seront « La Guerre du pétrole n’aura pas lieu » en 1975, « Noces de sang » en 1976, « Amok » en 1982, « Les Cavaliers de la gloire » en 1990, « L’Ombre du pharaon » en 1996, « Les Amants de Mogador » en 2002 et « De sable et de feu » en 2019.

Souheil Ben Barka était l’invité principal de la Semaine nationale du film africain de Bamako (SENAFAB) en 2004. Un festival au cours duquel certains de ses longs métrages ont été projetés à Bamako et Tombouctou et lui-même fait Chevalier de l’Ordre national du Mali. En 2018, il revient à Bamako, où il reçoit des mains du président de la République, la médaille du Commandeur de l’Ordre national du Mali.
Cet artiste qui se dit 100 % Malien et 100 % Marocain, a dédié la première mondiale de son tout nouveau film “De sable et de feu” au Mali sa terre de naissance. Cette fresque naviguant entre genres aventure et historique, porte sur le fanatisme religieux et la remise en cause des valeurs occidentales imposées comme modèle universel. La cérémonie a eu lieu dimanche 8 Septembre au Magic Ciné de Bamako en présence de nombreux invités dont le Président de la République et son épouse.
« Un fils du Mali qui s’est engagé à mettre à l’abri les archives cinématographiques du Mali » a dit de lui Salif Traoré, Président de l’Union nationale des cinéastes du Mali à cette cérémonie.

Kabiné Bemba Diakité

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