Tisserand : UN métier en voie de disparition

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Le tisserand Madou Dramé dans son atelier

Les tisserands sont des créateurs de tissus traditionnels aux designs appréciables. Ils sont confrontés à la mévente de leurs produits à cause de la préférence marquée pour les tissus industriels. Aussi, la crise les prive des touristes qui constituaient le gros de leur clientèle

Les tisserands étaient indispensables pour la confection de certains tissus traditionnels dans notre pays. Le sont-ils encore ? C’est une interrogation légitime puisque le métier de tissage artisanal est en voie d’extinction ou presque, mais certains tisserands survivent encore.  Notre équipe de reportage a fait un tour de la capitale pour s’en apercevoir. Sur la corniche à quelques encablures du Palais de la culture Amadou Hampâté Ba, des étoffes artisanales, aux designs très variés, sont exposées, transformant du coup le carrefour en un véritable espace artistique. Mais la clientèle ne se bouscule pas pour ces étoffes. Un peu plus loin se trouvent les tisserands.

Madou Dramé, la quarantaine, est vêtu d’un T-shirt blanc. Cet artisan qui fait des créations textiles à la main travaille sous un hangar construit avec des tiges de bambou. Il se sert de deux pédales pour que la navette circule habilement entre deux bandes de fil. La création prend ensuite la forme du fil de chaîne (longueur du tissu) et celui de trame (largeur du tissu).

Cet incessant va-et-vient de la navette laisse entendre un « cliquetis » saccadé. C’est à partir de cette technique que notre homme façonne un tissu magnifique avec des couleurs et des motifs. Chaque fois qu’une partie importante de la bande est tissée, Madou tire sur l’ensouple posée sur ses cuisses pour enrouler la partie confectionnée. Ces parties sont réunies pour former une étoffe épaisse en fonction de la taille de la commande. Ces étoffes servent d’habillement, de textiles d’ameublement, de décoration. On en fait aussi des tapis, des draps, des pagnes et des couvertures.

Le prolixe tisserand accepte volontiers de nous expliquer son travail. Il confirme que son métier a tendance à disparaître et explique qu’ils ne sont plus que cinq personnes à exercer ce métier en Commune V. Plusieurs facteurs expliquent, selon lui, la dévalorisation de ce métier, notamment le goût des consommateurs pour le textile moderne, le manque de promotion des produits confectionnés par les tisserands, le difficile accès aux espaces d’exposition internationale. Dans le temps, ce métier d’art était très important. «Les touristes venaient en grand nombre à Bamako et on écoulait aisément nos produits», explique le quadragénaire.

Les turbulences enregistrées dans notre pays depuis 2012 et qui ont eu des répercussions réelles sur leur activité, font grincer des dents à notre tisserand. «Nous avions régulièrement des commandes, or maintenant il  faut attendre plusieurs semaines pour avoir une commande», souligne-t-il avec amertume. Malgré tout, Dramé admet vivre de son métier qu’il a hérité de son père, et pense avoir l’obligation de le léguer aussi à sa progéniture. Notre interlocuteur et un de ses collègues Ousmane Djiga n’attendent pas les commandes pour confectionner des tissus. « Tous les pagnes exposés n’ont pas été achetés.  Mais, on espère les écouler. »

MÉVENTE-Il y a plusieurs modèles, notamment « cornol », « arkila » « kerka », « kour-kour », « boundou boundou ». Mais tous ces modèles sont inspirés du Ludo (un jeu). Selon le tisserand Dramé, certains modèles indiquent le savoir du tisserand débutant. Celui-ci doit commencer par utiliser le fil noir. Après 6 mois d’exercice au minimum, le novice s’exerce au tissage du modèle «kosso ou kosso walani» qui est un mélange alterné du blanc et du noir. Lorsqu’il le réussit, il peut enchaîner avec les autres.

Madou  Dramé a une trentaine d’années d’expérience dans la profession qui l’amène, aujourd’hui, à faire preuve d’une grande créativité. Le modèle «Barack Obama» du nom de l’ancien président américain, est l’une de ses créations. Pourtant, les initiales d’Obama n’y figurent pas. L’ingénieux tisserand explique que le modèle se fait avec les couleurs jaune, bleu, blanc et  marron. «Si j’avais mis les initiales d’ Obama, le modèle aurait été mal apprécié parce que beaucoup de personnes n’aiment pas les noms sur les  tissus», Abadi Afel Djiga est aussi un tisserand. Il exerce dans un atelier situé près de la Maison de la presse. Il explique que la dénomination des pagnes est aussi une manière de rendre hommage aux ‘self made men’. «Ainsi, une couverture a été nommée «Issa Gambi » pour rendre hommage à cet homme qui s’est beaucoup dépensé pour la cause des siens», explique notre interlocuteur.

Celui qui a commencé le métier de tisserand à l’âge de 15 ans, déplore que la Compagnie malienne du textile (Comatex) n’arrive pas à correctement approvisionner le marché en fils à tisser. Les tisserands sont contraints d’acheter les fils importés du Maroc et de la Côte d’Ivoire. Ces difficultés se déteignent forcément sur le prix des tissus traditionnels, regrette-t-il. Auparavant, le fil produit dans notre pays coûtait 1500 Fcfa le kg alors que celui importé est vendu à 2500 Fcfa le kg, commente Afel Djiga.

Les tisserands revendent leurs créations, notamment la couverture et le tapis, entre 10.000 à 15.000 Fcfa. Ousmane Djiga fait remarquer que le travail est très laborieux. Il faut du courage et de la détermination parce que pour finir un tissu de 3 mètres de long et 2 mètres de large, il faut au moins 20 jours.

Tous les tisserands que nous avons rencontrés sont conscients des grandes difficultés qu’ils vivent, notamment la mévente. Ils requièrent tous une meilleure organisation de la profession et l’urgence de mettre en place une association capable de défendre les intérêts des tisserands dans notre pays. C’est une exigence à laquelle, il faut s’atteler pour qu’au moins les quelques tisserands qui résistent à l’épreuve du temps puissent joindre les deux bouts en attendant…..

Mohamed D.

DIAWARA

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